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| EXTRAITS DE « LE SANG DES LIONS » | |
| Extrait 1 | |
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Jef observe Astrid en catimini, fasciné par les fossettes narquoises qui creusent le bas de ses joues, là où de douces mèches blondes viennent caresser une peau nacrée. Un cahot l’envoie valdinguer entre ses bras. Il bafouille, s’excuse, retourne dans son coin de benne.
Elle sourit — dentition impeccable — et le toise de haut en bas. — T’as l’air robuste malgré les apparences, dit-elle avec le regard expert d’un vétérinaire auscultant un chat. Dommage que tu ne sois qu’un OD ! T’aurais été un visiteur friqué, je crois que t’aurais pu danser avec moi un de ces soirs… Elle rit et de nouveau le délaisse, captivée par la piste. Lui, subjugué, n’a d’yeux que pour elle. — Regarde plutôt le paysage, se moque-t-elle, le spectacle vaut le coup d’œil. Il rougit, obéit… et les pensées qu’il consacre à l’adolescente s’envolent. Soufflées, disséminées aux quatre vents par la formidable vision qui s’offre à lui. Devant le triad, qui cahote au sommet de la colline jaune, se dresse l’une des plus imposantes créations de l’humanité avec les pyramides d’Égypte, les prismes spatiaux et quelques autres merveilles : le dôme géant du Kilimandjaro Magic Eden. — C’est là que je loge. Y’a pire comme coin. Stop, Shaka ! Le triad freine sur la ligne de crête. Sous le choc, Jef contemple, posé sur l’horizon, l’immense trapèze que forme le Kilimandjaro. La voilà ! Depuis cinq siècles, la montagne la plus célèbre et la plus mythique du continent africain ! C’est elle, presque à portée de main ! Divine et majestueuse. Une couronne de petits nuages blancs encercle son sommet immaculé. Autour de la montagne, dans le ciel bleu roi, de grands oiseaux dorés montent ou descendent avec leur cargaison de fret ou de passagers : la flotte des vaisseaux civils de l’Afrikwana. Mais ce qui frappe avant tout le regard exalté de Jef, c’est l’immense dôme translucide et irisé qui englobe la montagne tout entière et la savane qui l’entoure. Une bulle sur laquelle dansent des millions de reflets bleutés. — Je te présente le Kilimandjaro Magic Eden, annonce Astrid, pleine de fierté. Des gens économisent durant toute une vie pour voir ce spectacle. |
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| Extrait 2 | |
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On lui désigne une case du doigt. Les moranes s’écartent et se postent de part et d’autre de l’entrée. Comme des gardes, songe Jef, étonné. Pourquoi ces précautions, alors que les Massaïs n’ont plus d’ennemis en théorie dans la savane, ni humains ni fauves ?
Il baisse la tête pour pénétrer dans l’habitation. À l’intérieur, une atmosphère enfumée, chaude. Un parfum d’encens. Des hommes âgés, vêtus des traditionnels lessos rouges, assis en demi-cercle, éclairés par les lueurs d’un feu central, sirotent une boisson odorante. D’autres, plus jeunes, à peine vêtus, élancés, se tiennent debout derrière. Pas de Blancs. Face à l’entrée, Jef reconnaît le vieux Naphtal, emmitouflé dans une couverture de laine pourpre, assis dans la même position que lorsqu’il l’a vu quelques jours plus tôt, sur une peau qui ressemble fort à celle d’un lion. Les autres, autour, se contentent de cuirs de vache durcis. — Salut, Jef, dit l’ancêtre. Assieds-toi avec nous, et surtout ne crains rien. Tiens, voici une petite boisson pour te souhaiter la bienvenue. Jef saisit le gobelet et remercie, continuant à observer les hommes — une quinzaine au total — présents dans la case. Il ne perçoit aucune menace, même s’il ne comprend pas pourquoi il a été invité ici. Il salue, et s’assoit. De nouveau, l’ambiance lui rappelle son pays, quand il a eu le droit, à quatorze ans, d’assister à son premier conseil de quartier. Il s’assoit en tailleur sur une peau agréable au toucher — un autre lion peut-être. — Tu n’as pas l’air dépaysé… on dirait que tu es déjà venu, glousse Naphtal, comme s’il lisait dans ses pensées. Le vieil homme plisse ses yeux malicieux, au milieu de son visage mangé par les rides et les ombres. Jef hoche la tête. — Ce village ressemble un peu à mon quartier, reconnaît-il. — Tu n’es pas un homme civilisé alors, dit Naphtal en buvant une gorgée de son breuvage. Du moins pas plus que les Massaïs de Torosei. Sur le coup, Jef, piqué, songe à une réplique cinglante, mais il garde le silence. Il faut savoir prendre son temps, quand on découvre une autre culture. Ce que vient de dire le vieil homme n’est pas une critique. À son tour, il porte son gobelet à ses lèvres. Le liquide descend dans son gosier, sucré et puissant. — De l’hydromel, indique Naphtal, devançant sa question. Ça réchauffe le cœur et ça délie les langues. Jef hoche la tête pour signifier qu’il n’en doute pas, et se racle la gorge. Puis renoue le fil de la conversation : — Mon pays n’est plus vraiment civilisé… dit-il. — Le nôtre l’est beaucoup. Les Blancs comme les Noirs, en Afrikwana, sont devenus des hommes modernes. Ils fabriquent des images holo, ils ont des caméras volantes, ils voyagent vers les étoiles. Et ils créent de merveilleux animaux. Mais ils ne savent plus pourquoi les éléphants remuent leurs oreilles. Les grandes mains ridées de l’ancêtre, qui s’agitent au-dessus des braises, miment le mouvement. Jef perçoit l’ironie dans les mots et les gestes du vieil homme. Il repère des grimaces amusées, parfois des rictus agacés sur les visages qui l’entourent. Fumée et pénombre rendent les expressions ambiguës, mais les regards francs, éloquents, semblent approuver l’ancien. Jef sourit pour montrer son accord avec ce qu’il vient d’entendre. — D’après toi, pourquoi les éléphants remuent-ils leurs oreilles ? interroge Naphtal. — Quand je suis arrivé, je croyais qu’ils faisaient ça pour s’éventer. — Et maintenant, tu penses que ce n’est pas le cas ? — C’est pour refroidir le sang quand il passe dans leurs oreilles. — Comment le sais-tu, Jef d’Europe ? — J’ai discuté de ça avec Shaka Dingaan, en regardant les éléphants. — Tu as donc observé l’Afrique, parlé avec un Africain et appris l’Afrique. Tu es sur la bonne voie, Jef. Jef comprend qu’il vient de passer un test avec succès. — Que penses-tu des anitrans ? demande Naphtal. — Hum… Ce sont de belles peluches. — Pouah ! dit une voix aux intonations juvéniles dans un coin de la case, presque dans son dos — sans doute un tout jeune Massaï, caché dans la pénombre, qui n’a pas compris l’ironie de la remarque. Le doyen sourit, amusé. — De belles peluches que tous les enfants aiment caresser, n’est-ce pas ? interroge-t-il. — Oui, des jouets vivants. |
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| Extrait 3 | |
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— Banzaï ! hurle le pilote de la motobrousse.
Alerte après alerte, le scénario, plusieurs fois par jour, est le même : appel d’un témoin, branle-bas de combat, course poursuite, abattage ou capture. Il y a des variantes selon l’endroit, l’heure et l’espèce concernée. Cette fois, ça se passe dans la zone tampon, à dix kilomètres au nord de Torosei. Il est sept heures du matin. La traque, tumultueuse, a commencé depuis une vingtaine de minutes. L’air est frais, presque froid — la saison sèche touche à sa fin —, et Jef, dont les dents s’entrechoquent au moindre cahot, regarde la piste encore sombre défiler à vive allure et à l’envers sous ses pieds. Sa position est inconfortable, car il ne peut deviner les obstacles qui font se cabrer la machine. Depuis son exploit face au buffle, dans la cuvette, il a été nommé premier rabatteur. : Assis dans le sens opposé à la marche, à l’arrière de la motobrousse, il emporte un tube-filet. Le rhino-garou qu’ils doivent neutraliser, un tout jeune mâle, a démoli un peu plus tôt un relais énergétique hélio, à la limite du dôme, avant de charger les techniciens venus voir de quoi il retournait. L’alerte garou a aussitôt été déclenchée. Le pilote a calqué sa vitesse sur celle de l’animal : moto et rhino avancent en parallèle, à fond de train, à quelques mètres l’un de l’autre. Les autorités du parc ont exigé une capture, pas un abattage ; il est essentiel de parvenir à récupérer un garou aussi jeune. Jef est prêt à lancer son filet. Mais, pour immobiliser ce rhino en pleine course, il doit tirer de face en visant les cornes et les pattes antérieures ; pas de côté, le filet risquant alors de glisser le long de l’échine. Collant son micro à ses lèvres, il demande pour la seconde fois au chasseur d’accélérer, de se placer à dix mètres devant le nez du rhino. Le pilote-chasseur n’a pas daigné l’écouter la première fois, préférant jouer avec l’animal avant de passer aux choses sérieuses. Jef réitère sa demande. Le chasseur l’ignore. — Banzaï ! hurle-t-il à nouveau dans les oreillettes de ses coéquipiers. Jef maugrée en observant le rhino. Une bête magnifique malgré son physique ingrat. Une force rustique, frustre, sortie d’un autre âge. Le jeune rhino fonce, masse de muscles et d’os, que rien, hormis un éléphant ou un humain bien équipé, ne peut arrêter. Lémiso et Fox ont raison d’être inquiets : les autorités des Magic Eden ne pourront cacher longtemps des monstres d’une telle puissance. On court à la catastrophe. Au moment où le pilote se décide enfin à accélérer, l’animal semble réaliser qu’il ne lui reste qu’une infime chance d’échapper au piège de la machine infernale. Il grogne, souffle, et passe à l’action. Avant que le pilote ait le temps de braquer, la bête charge en oblique et percute de plein fouet la machine. Sa corne enfonce sans difficulté la coque dorée. L’animal s’éclipse. Il a réussi son coup : la blessure de son ennemi est fatale. Chenille cassée, la motobrousse se cabre dans un horrible grincement, et le pilote a toutes les peines du monde à la stabiliser sans qu’elle bascule. Les maillons de la chenille endommagée s’éparpillent sur quarante mètres de piste poussiéreuse. Le harnais de sécurité empêche Jef de voler vers les épineux, mais ses reins encaissent. |
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